Actualité

Espace Larrio Ekson • Happening et accrochage
du tableau de françois blin

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Commémoration Centennaire de la guerre 14-18

       UN PARTENARIAT EXEMPLAIRE

     Il n’est pas ordinaire qu’une municipalité s’engage avec une équipe théâtrale professionnelle pour commémorer, pendant cinq 11 novembre, ces années qui ont bousculé – entre autre – la France et nos familles.

     Certes, le Travail de Mémoire est un des trois axes principaux du Théâtre de L’Echappée – et il faut citer ici « Mendel Schainfeld, le deuxième voyage à Munich » (joué à ce jour 817 fois et toujours au répertoire) ainsi que nos événements depuis 2002 autour de la vie et de l’œuvre de Germaine Tillion (désormais au Panthéon)… Mais il fallait tout de même une certaine hardiesse à oser unir anciens combattants, militaires et comédiens sous les bannières patriotiques : la confiance partagée et l’envie commune étaient là et c’était l’essentiel !

     Ainsi, les artistes dans la cité et le théâtre ont-ils joué leur rôle en rendant vivante une réalité transmise par les historiens aussi bien que par les témoignages revisités ou récoltés autour de nous ; une réalité étudiée et comprise autant qu’il se pouvait… Le théâtre a donné à voir et à entendre, à réfléchir sûrement : « Comprendre le passé pour éclairer l’avenir » disait Germaine Tillion.

     Pendant cinq années il y a donc eu ce précieux rendez-vous entre élus, associations concernées, écoles, troupes et historiens amateurs, spectateurs de plus en plus nombreux au fil du temps, et nous. On pourrait penser que cette guerre 14/18 est très lointaine, qu’il y en a eu, qu’il y en a et qu’il y en aura d’autres, hélas ; on peut penser en savoir assez et tourner la tête dès que le sujet apparait… Mais l’Histoire est une richesse du présent qu’il faut accepter et même qu’il ne faut pas hésiter à convoquer, j’en suis convaincu. A chaque fois qu’on s’y plonge c’est notre quête d’humanité qui en est augmentée, et je dois dire personnellement qu’en travaillant au dernier épisode qui est celui du Retour, j’ai compris quelque chose de mon grand père maternel qui ne m’avait jamais effloré : son silence, la manière dont il était silencieux…  De chaque nuit il ressortait en victime et surtout en « revenant »… Enfant, l’été en vacances chez lui, je l’entendais geindre la nuit, l’enviant presque, je l’avoue, d’avoir des cauchemars aussi animés !… « Je fais du rab !… », disait-il souvent. Personne n’a eu accès à sa galerie d’images : on n’y entrait pas, elles ne sortaient pas. Il la gardait malgré lui comme une porte, s’obligeant sans doute à contenir ses souvenirs mortifères et véhéments à grands moments de silence, un silence que je prenais pour une façon d’être ; la façon d’être des anciens… C’était bien sûr d’autre chose dont il s’agissait et ce que je comprends et ressens maintenant me rapproche un peu plus de lui, durablement.

     Alors pour ça, pour nos échanges et nos moments partagés, merci à ceux qui nous ont fait confiance, et merci à tous les participants petits et grands. Un salut amical à Sylvain Laigle, ancien directeur de la Culture à Changé qui nous avait contacté. Que ce « Carnet 2014-2018 » soit la mémoire et le signe d’une vivacité citoyenne, d’une attention aux mouvements du monde dont nous sommes les témoins mais aussi les acteurs.

François Béchu,

Responsable artistique du Théâtre de L’Echappée

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Une délégation du Théâtre Matéi Visniec de Suceava (Roumanie) à La Chapelle-Anthenaise les 7, 8 et 9 septembre 2018.

On ne sait pas ou peu que La Chapelle-Anthenaise a construit Eugène Ionesco entre 7 et 9 ans. On ne sait pas ou peu qu'il a toujours eu présent dans son cœur ce petit village à quelques kilomètres de Laval. On ne sait pas ou peu qu'il y est revenu régulièrement et y a même tourné un film en 77 "La Vase" pour tenter de purger sa nostalgie et son horreur de vieillir.

On ne sait pas ou peu qu'il y a eu une "Semaine Ionesco" peu de temps après sa mort, en 1985, et une autre en 2010, toutes les deux initiées par le Théâtre de L'Echappée, avec baptême de l'Ecole à son nom, séances de "La Leçon" dans sa salle de classe, création de "Exercices de conversation" à la ferme du "Moulin" où il était logé On ne sait pas ou plus que nous avions fait venir le Théâtre de la Huchette pour jouer "La Cantatrice chauve" et "La leçon". On ne sait pas ou plus que nous avions mis des chaises jaunes un peu partout dans le village et même jusque sur le toit de l'église ...

On ne sait pas ou peu que Claudine Orvain avait dansé magnifiquement en 1985 sur les marches de l'église et sur une musique de Hugues Le Bars travaillée à partir d'un court enregistrement vocal de E.I: "Bonjour Madame, et Bonjour Monsieur…". On ne sait pas ou peu que Ionesco est l'auteur le plus joué dans le monde. On en sait pas ou peu que Eugène Ionesco a écrit quatre contes délicieux pour sa fille Marie-France et que le Théâtre de L'Echappée en a joué deux avec succès. On ne sait pas ou peu que nos amis théâtreux roumains ont aujourd'hui encore comme papa de théâtre ce cher Eugène. On ne sait pas ou peu que la municipalité de La Chapelle-Anthenaise s'est toujours montrée accueillante quand il s'agissait ensemble de créer des événements petits ou grands…

Et c'est pour toutes ces raisons que l'accueil d'une partie des artistes du Théâtre de Suceava et de quelques élus a été un moment fort chaleureux, entraîné qu'il a été par la jubilation du petit Ionesco que nous imaginions en culotte courte et franchissant les clôtures...

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Juillet 2018. AIDA de Verdi à Linière(s) / Ballée (53) Mise en scène Julien Ostini, propriétaire du domaine.

Julien Ostini n’a pas fini de nous étonner et c’est tout le mal qu’on peut souhaiter aux amateurs de spectacles et à ceux qui – par la force des choses – pourraient le devenir grâce à lui. Il vient de donner deux représentations de AÏDA de Verdi, en plein-air, chez lui.

Sur le papier pourtant (et même, j’imagine, sur le terrain par temps d’hiver) tout n’est que folie dans ce coin de la Mayenne fricotant sans trop de succès et depuis toujours avec la Sarthe frontalière… D’un côté un domaine dont les bâtiments voguent dans le temps comme en souffrance (Qui d’autre que les Ostini pour s’occuper à les sauver ?) – mais qu’importe ! – le projet est bel et bien de lui redonner son lustre par la création artistique, et de l’autre côté, justement, cette volonté de créer là et plus particulièrement de développer l’opéra (Carmen l’an passé ; Le Trouvère en 2019). Les 300 bénévoles (Mais d’où sont-ils sortis ?) ainsi que les très bons chanteurs de « AÏDA » en ont été pendant deux soirs et x jours de répétitions les bien beaux ambassadeurs !

Au milieu de cette agitation magnifique, il suffit d’être confronté au calme de Julien le soir de la seconde et dernière représentation pour penser qu’il sait très bien où il va ; que de toute façon il y va, et avec de plus en plus de monde autour de lui ! D’ailleurs le « s » entre parenthèses de Linière(s), et qu’on retrouve sur tous les supports d’information n’est-il pas la marque d’une identité unique ouverte aux ralliements ? Car ça marche : plus de 2200 spectateurs pour les deux séances programmées de « AÏDA » ! Et dans la cour du Domaine, je peux le dire, nous faisions plus que notre nombre ! De quoi donner quelque sueur aux organisateurs de festivals subventionnés du coin, s’ils veulent bien croire à ces chiffres !

Oui, Julien Ostini et Véronique se débrouillent avec les moyens du bord que sont la passion, l’intelligence, le talent, le gout de la transmission et puis l’amour et l’amitié que l’on ne sait plus considérer dans le monde de l’Art « officiel » (oui, oui, le mot revient dans la bouche des « responsables culturels » !) et qui pourtant ont produit tant de chefs d’œuvres… Et on a bien raison de penser à Linière(s) que le mal des temps est devenu une arme retournée contre lui et que l’armada des projets d’aménagement du lieu (théâtre, salle de concerts, lieux d’exposition…) va se mettre en place plus vite qu’il ne semble possible ! Je les vois déjà !

L’autre soir, dans la cour… Vénus – l’Etoile du Berger – semblait aussi danser et chanter au-dessus de Linière(s), amplifiant démesurément cette belle soirée avec « AÏDA, opéra rarement monté car nécessitant énormément de monde… » nous a dit le Maître des lieux dans sa présentation. Le chant, l’ambition du chant, et le ciel… Dans la nuit tombée la standing ovation finale était aussi pour le ciel, nous en rapprochait !

Si le mot « bénévolat » est revenu plusieurs fois pendant la présentation et après le spectacle, on n’imagine pas l’éloigner, bien au contraire, d’un autre mot, celui de « qualité » ! Chanteurs, musiciens, danseurs, figurants s’accordaient dans une concentration remarquable, au service de l’œuvre, dans une belle mise en scène efficace et fluide. Le lieu lui-même effaçant ses souffrances par la grâce des lumières amoureuses était « bénévole » en s’offrant ainsi au public dans la beauté fringante de son vieil âge.

Embarquer bien plus qu’un village, embarquer en cette aventure tant de jeunes – dans ce coin de Mayenne pas toujours vivace – les voir au mieux d’eux-mêmes, fiers, heureux et souriants pendant la longue durée des applaudissements, tout cela fait un territoire vivant, un terreau ou se plante aussitôt la contagion du bonheur d’un groupe de spectateurs et d’acteurs pas pressés de se séparer.

Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agissait pas d’une belle action Jeunesse et Sports des années 80, pas plus que d’une bonne action encouragée par le Ministère de la Culture ou royalement financée, non, on l’a compris, il s’agissait simplement du résultat de la volonté de deux artistes « installés » sur un site nommé Linières, par amour pour lui et depuis quelques années seulement.

Et pourquoi ça marche ? Peut-être parce que Julien et Véronique Ostini nous rappellent ou nous font découvrir que le chant…

Que le chant est en chacun de nous.

François Béchu

Laval, 27 juillet 2018.