Les billets de François Béchu

RAMENER DE L’HOMME

Tout réinventer

Récit théâtralisé

La fabuleuse histoire de « Mendel Schainfeld, le 2ème voyage à Munich », et celle, avec et autour, de la vie et de l’œuvre de Germaine Tillion.

Par le souvenir et par le souci du futur, associer deux paroles à mes yeux essentielles par les temps qui courent: celle de Mendel Schainfeld et celle de Germaine Tillion.

Aux 817 séances achetées et jouées pour « Mendel » (France et Allemagne ; autour de 16 000 spectateurs) ; s’ajoutent les nombreux spectateurs des nombreuses actions autour de Germaine Tillion dont les deux grands événements nationaux :     « Germaine Tillion, allègrement » (Haute-Loire), et « Germaine Tillion, la Dame de Plouhinec » (Morbihan).

Au soir de la dernière élection, je me suis dit qu’un nouveau compte à rebours était déclenché : J – 5 années d’ici les prochaines présidentielles qui pourraient être terribles si l’extrême droite…

J’avais déjà pensé au préalable, avec mon complice Arnaud Coutancier, boucler l’aventure « Mendel… », mais sans trop savoir comment !… Les choses se sont précisées dans ma tête depuis dimanche et un premier plan du récit et d’actions s’est dessiné librement. Pour moi, la nécessité de faire résonner et se confronter ces deux paroles et les paroles qu’elles ont engendrées : les déportés rencontrés, les scolaires, Mendel à Munich, Germaine à Saint-Mandé et à Plouhinec avec ses ami(e)s illustres et inconnu(e)s, le Panthéon, Simone de Bollardière, Jean Lacouture, Tzvetan Todorov, la famille de Gaulle… Regards, paroles, échanges, moments et gestes jamais révélés et si parlant – si importants et intéressants pour aujourd’hui -, l’Histoire…

27 ans d’actions pour la Mémoire : l’équipe du Théâtre de L’Echappée a sa « Signature humaine » !

Pour l’instant… 

Je pense à un récit théâtralisé dont La conférence gesticulée inventée par Franck Lepage pourrait être une sorte de référence. 

Et il faut trouver le moyen d’aller devant le public le plus large possible, dedans et en dehors des théâtres… Je me dis que l’air est bon partout où l’on sème une parole vivace… Quelque chose de simple, un espace qui ne puisse pas polluer la parole ni trop montrer « le théâtre »… Itinérance dans la ville ? Présence dans la ville ? (Une semaine de présence et de spectacles, comme pour « Mendel » ?…).

Arpenter les âmes et les territoires…

 

***

 

Hommage

Michel Bouquet… Le théâtre ! “Qui est bien la plus belle chose au monde…”, comme l’a écrit Molière.  Bouquet, la voix, l’humble comédien qu”on n’oublie pas… L’acteur au service de l’auteur… L’ami Pierre Forest me l’avait fait rencontrer au Château du Plessis Mace après une séance du “Roi se meurt” de Ionesco.
Sur scène il y a avait eu ce Roi, très vieux, qui nous semblait être la vieillesse inquiétante de Michel Bouquet… Mais  non, après la séance il avait 20 ans de moins ! Un Art, un Luxe que de jouer un personnage plus vieux que sa propre vieillesse. Après la séance donc, dehors, cette poignée de main qui fut très longue, transmettant la chaleur d’un corps encore chaud de théâtre, et puis la chaleur aussi de la voix, du regard… Une transfusion humaine que j’ai ressentie comme une injection éternelle en moi de ce théâtre qui m’anime; un théâtre d’art et généreux… J’avais lu quelques jours plus tard que lors de la première rencontre de M.B. avec Camus, Camus lui tint la main longtemps… Est-ce par ce simple geste que l’humanité et l’humanisme survivent et survivront?
 
Si je voulais rencontrer M.B. c’est parce que je voulais lui proposer de venir lire à La Chapelle Anthenaise, Pays de cœur de Ionesco, une nouvelle de Flaubert qui fut déterminante pour lui. M.B. accepta avec un grand sourire. Il me fit sérieusement cette promesse. Et puis, toujours sur les planches M.B… Et malgré quelques échanges au téléphone, nous n’avons pas réuni les conditions pour offrir aux mayennais ce qui aurait été un moment d’exception.
Aujourd’hui le Roi est mort. “Vive le Roi !”
L’œuvre est vivante comme une poignée de main qui n’en finit pas.

 

« MU », de David Drouard, HUME L’HUMAIN, et nous régale.

C’est dans une vapeur vivante (nuages de locomotives, cascades de suées magiques) que vous embarquez dans le temps de ce spectacle où les corps assombris dans l’espace semblent tout d’abord des pions d’un vaste échiquier sans cases… Six statues toutes différentes, immuables dans la lumière, et qu’un seul danseur en mouvement anime toutes !

On peut penser aussi dans un autre moment aux passagers d’un train que vous rejoignez très vite sous l’injonction de votre propre corps capté qui, sans vous prévenir, s’en va épouser des paysages sans cesse changeants, des rixes aussi bien que des alliances… Train de jour et train de nuit qui regagne un tunnel merveilleux, puis qui s’échappe encore du trou noir par le rêve… « MU » de « ReMUé »…

Inutile de « raconter » ce spectacle car il court dans ma tête et partout dans mon corps réveillé… Il aurait pu s’intituler « Aiguillages » s’il n’y avait la beauté supérieure de « MU » qui veut dire « EAU » dans un langage très lointain ; « MU » de « MUtuel »…

Mais ce n’est pas l’EAU plus que la PEAU (MU avant MUE) ; ce serait plutôt le couple que forme ces deux là et qui nous entraîne d’îles en îlots où rien n’a le temps de s’alourdir, où sons et MUsique respirent…

On se voit parfois à la fenêtre du train… Vue imprenable sur 7 danseurs, 7 nuages, 7 rivières ; sur 7777 gestes nourris d’un seul, aussi furtif que les autres et qui est par exemple celui de recueillir un bol d’eau précieuse (du moins c’est ce que j’ai vu à un moment sans qu’il y ait sur scène aucun objet)…

En mixant plusieurs « styles » de danse via le Krump, David Drouard ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit. Il continue en artiste inspiré, en citoyen conscient sa quête d’hUManité ; il offre à notre mémoire un nouveau champ qui ne demande qu’à être considéré (cultivé sûrement).                                                          Notre mémoire a besoin de s’abreuver et trouve avec/dans « MU » tout le contraire d’un mirage. 

De même que ce train dépassait tous mes trains, que ce voyage dépassait tous mes voyages, la tribu dansante sous mes yeux dépassait la danse de toutes les tribus, rappelant au passage qu’un sol brûlant est un défi auquel le corps peut répondre magnifiquement, que la mémoire des civilisations est en chacun de nous… D’où cette impression si forte et vivifiante d’éternelle naissance qui me fait inventer ici le mot de MUternité !

Le « en nous », et l’inconnu…

Et puis sur quelques secondes j’ai traversé une soirée proustienne… J’ai vu Proust en chorégraphe littéraire, fantôme manipulant sur la scène Swann, Madame Strauss… Sept personnages et tout y était ; Proust aussi a inventé un tourbillon toujours en activité, toujours à l’œuvre cent ans après !

3000 ans ou 100 ans… Le temps retrouvé, découvert par David, est désormais notre temps à tous.

                                                         ***

Brecht + Jarry + Dradra + Strindberg…

     Attention !

                      Le Théâtre d’Art renait de ses cendres !

      Note sur Le Dragon de Evgueni Schwartz, mise en scène de Thomas Jolly (Le Quai / Angers).

Retrouvé, le Théâtre !

La dernière fois, il n’y a pas si longtemps, c’était avec Jean-Pierre Darroussin investi dans un monologue inspiré par Rimbaud. Dans Le Dragon ce sont quinze comédiens (excellents) qui vous tiennent compagnie, et bien au-delà de la représentation, si vous le voulez… Troupe à laquelle je pense maintenant comme à ma famille ; la famille retrouvée !

Dans la salle, avant que les choses sérieuses ne commencent, un projecteur tournant passe vous chauffer le crâne et indique à votre cerveau d’être là, d’être avec… D’aller vers ce livre au fond de la caverne dont nous pourrions, chacun, écrire ou même avoir écrit déjà les pages !

L’humanité doit toujours corriger son brouillon.

Quelle différence entre les sensations humaines d’il y a 400 ans (les 400 ans du Dragon) et celles d’aujourd’hui ? Vraie question ! Et quels dragons nous faut-t-il terrasser avant de réussir à lancer la Passerelle du bonheur, la seule capable de nous relier à l’homme, à nous d’il y a 400 ans et plus, aussi bien qu’à notre voisin ?

Le Dragon est un conte hurlant qui vient secouer notre humanité, la brûlant de froid puis de chaud tant elle est difficile à remuer et à défendre, et à sauver, tandis que le vent putride de nos haleines humaines zèbre la planète…

La grâce de l’intelligence -nourrit nécessairement d’Humour et d’Imagination- fait de ce spectacle une œuvre qui invite magnifiquement le spectateur à exister au-delà de son rang. J’ai vu aussi passer Brecht, Jarry, Strindberg et d’autres illustres -véritables ou imaginaires-, ombres riches et fortes dans l’éclat inspiré de la mise en scène. Une joie !

C’est un spectacle de rassemblement, une union sacrée des arts qui fait respirer et batailler ensemble, bande dessinée, cinéma, musique et sons, littérature et poésie sur le plateau sans que l’un prenne au bout du Conte le pas sur l’autre, car il s’agit avant tout d’existence, de la reconnaissance -finalement magnifiée- de notre existence vivace, malmenée souvent, c’est-à-dire de ce chemin d’équilibre commun… A retrouver ! A défendre !…

Deux jours après la représentation, les émergences, les saillies, les gouffres, les blagues et les fonds indicibles de cette œuvre de Thomas Jolly, que je remercie vivement, déferlent en moi…

« Théâtre populaire », dit-il… Oui ! C’est son investissement, sa préoccupation.

Merci encore !

Le public, comme soulevé à la fin de la première par une vague claire et incontrôlable venue du fond de lui-même, s’est dispersé dans la nuit… Visage blême au-dessus de son portable. Mes semblables y voyez-vous votre Dragon ?

Qu’allez-vous faire de ce spectacle, mes voisins, mes assis ? Dites-moi, je vous en supplie !…

                                                          ***

 

Pour un théâtre de solitude (originelle).

Comment est apparu « Stratt, chasseur de mouches »…

      L’origine du texte n’est ni une idée, ni un mot, ni un bout de phrase élaboré ; son développement non plus…Tout s’ensuivit et se trouva revu sous la même impulsion.

Au commencement il y a eu un instant de solitude qui n’était pas simplement le fait d’être seul ; là, dans ma cuisine, je me suis arrêté « de tout mon poids », dirais-je, tant l’impression de cet arrêt semblait doubler ou tripler toutes les proportions, y compris les miennes ! Et si j’avais conscience d’un monde présent, il était indistinct et se déployait à l’infini. C’était une bouée qui m’emportait et j’étais sans autres mots, sans autres pensées.

Je montais en moi comme sur une scène pour un défi absolument théâtral.

Dans le quotidien de ma cuisine, (une sorte de « réduit » comme on disait autrefois), un instant dans le vide, sans personne… Puis le remplissage de ce vide dans cette cuisine, la pièce la plus fréquentée de la maison. On y croise aussi bien l’âme des mères que des grands-mères ; les comptines et les chansons, presque l’histoire du soir… J’y étais arrêté, les bras ballants comme un pauvre type défait sur place et qui ne sait plus avancer. Une mouche et son bruit se sont mis à exister dans le petit espace.

A tous les autres moments de ma vie, cet instant serait passé et oublié dans le même temps ; tout le monde connait ça… Là, il y a eu une autre dimension. Un arrêt plus long que tout arrêt quotidien ; un arrêt plus long, et je dirais bien : plus grand ! Le théâtre était là dans une telle intensité qu’il fit vibrer pour le faire naître le personnage que je devenais lui donnant une mesure de moi jusqu’alors  inconnue; l’espace aussi prenait force. Tout y semblait prêt, mais à quoi ? A la parole libre avec une mouche à la fois impossible à ignorer et précieuse.

Le texte est venu d’abord comme un écho inaudible dans lequel les mots se sont fourrés sans que j’aie à les chercher, à calculer les phrases. Un Théâtre de solitude originelle, sans ennui ni tristesse ; un Théâtre de solitude, pas un théâtre de la solitude, ni un théâtre de solitaire. Une solitude profonde; le bain de l’œuvre naissante. Les principales facettes, les principales étoiles qui se mirent à briller ont eu nom : La Légèreté, L’Amusement, Les Sourires, Les rires, et l’absurdité de leurs danses n’était rien d’autre que la source du plaisir d’exister.

Quand on écoute, mais implacablement, ce qui en nous peut-être le remuement de notre propre parole, n’entend-t-on pas aussi celle des autres ? Le Théâtre de solitude se trouve précisément à ce carrefour.

En écrivant, la parole déménageait la solitude, et j’ai eu l’impression d’avoir davantage parlé à ma feuille que d’avoir écrit… Je l’évaluais comme je pouvais avec mon cœur généreux, c’est-à-dire moins précisément que le pêcheur qui lance son plomb pour mesurer la hauteur de l’eau. D’ailleurs je ne me suis jamais senti dans aucune action au fil du texte, mais plutôt dans un mouvement inédit et mystérieux.

Écrire ici  Aucune cuisine n’a jamais été joliment traversée par une rivière !, en est un.

                                         Beg-Meil, 23 août 2021, Plage des Dunes.

CE QUE NOUS FAISONS, DANS LES BRUMES ET DANS LES FLOUS 

Rien de tel pour ne pas s’égarer dans mille questionnements que de faire la liste de ce qui aura fait notre actualité sur ce mois de janvier 2021 :

1 – Le Musée Mondial du Cure Dent de notre chère Carry Bridge est passé en tête des événements 2021 pour Ouest-France ! Un beau cadeau de début d’année !

2 – Reportage le 12 janvier dans nos locaux de France Bleu Mayenne avec Hervé Lefèvre pour son émission « Côté Culture ». Diffusion de 10 épisodes de 2’30 du 18 au 24 janvier (intégrale le 24).

3 – Réception de la traduction commandée à Frédéric Noguer, l’excellent traducteur de « ERLING » de Christina Herrström, de deux pièces de August Strindberg : « La plus forte », et « Paria ».

4 – Accueil en résidence du 18 au 22 de la Cie Réciproque (Marie-Laure Crochant / Nantes) pour un nouveau travail sur « Cactus », adaptation d’un récit d’un ouvrier dans un abattoir.

5 – Organisation de la tournée de « Quel Molière ! » (Juin à septembre 2021) ; un travail quotidien, mais déjà 25 séances se profilent !

6 – Début de l’Atelier-Théâtre au Lycée Don Bosco de Mayenne. Il est animé par le fidèle Arnaud Coutancier.

7 – A l’appel de La Factory d’Avignon une invitation nationale et symbolique d’ouverture des théâtres et lieux de diffusion le 30 janvier. Nous nous associons avec enthousiasme à cette initiative et ouvrirons nos portes de 16h à 17h.

 

ENSEMBLE.

VIEILLISSONS-NOUS ENSEMBLE ?

Petite réflexion sur le spectacle mort et sur le spectacle vivant.

Serions-nous réduits, – au terme du bouillonnement qui, pour la plupart, nous agite sous les masques – réduits comme une sauce qu’un pouvoir ferait épaissir afin de mieux profiter de la situation et de s’en régaler ?… A l’aveugle !

La question est violente et ne cherche pas à ajouter de la peur à la peur ni de la grogne face à la réflexion ; elle cherche plutôt à mettre en jeu le mot « Ensemble ». 

L’expression « Un bel ensemble ! », m’a toujours en elle-même enthousiasmé car elle sait diffuser en moi une harmonie ; elle ouvre sur une curiosité qui détecte des détails, et les détails donnent des idées et des envies… Le beau inspire sans pour autant ignorer les nuages noirs toujours à même de passer dans ses tableaux… Le beau prévient du mal.

Je ne sais pas à quel point nous sommes ensemble dans un juste rapport qui permettrait d’en avoir conscience ? Une manifestation de masse est une illusion (mais si forte parfois !) qui nous plonge dans un anonymat consenti et partagé, c’est la pointe d’une flèche pointant la joie, la révolte, d’autres choses plus intimes encore proposées en partage…

Je ne sais pas à quel point nous nous retrouvons ensemble dans une salle de théâtre (je préfère encore dire ça plutôt que salle de spectacles) ?

Je ne sais pas à quel point une équipe de comédiens, de danseurs, de musiciens se retrouve pour vivre ensemble un évènement ? Dans l’envie nourrie d’impatience, il y a l’art, cette plongée en nous-mêmes qui remonte les traductions les plus vivaces.

Je ne sais à quel point spectateurs et artistes se retrouvent ensemble pour ces mêmes évènements ?

Nous pouvons comprendre le monde dans lequel nous vivons seulement si nous pouvons le vivre ensemble, ou du moins, si par la force des contrariétés, nous cherchons toujours à le vivre ensemble, et le plus librement possible. Est-ce que ce qui existe encore d’envie de partager un moment artistique supporte son contraire qui est la distanciation masquée (où non, car si on regarde bien beaucoup d’autres éléments mettent le citoyen à distance de l’art) ? Je ne crache pas sur les manifestations « malgré tout », sur l’énergie qu’il y a à vouloir être sur scène ou dans un théâtre, mais ce quelque chose qui pèse sur nous tous comme une faute que chacun aurait commise et que nous payons cash, ensemble, pose la question des distances « ordinaires », habituelles. Comment fonctionne la culture ? Est-elle à la source liée aux créateurs, ou bien est-ce le contraire ? La joie de vivre et d’inventer la vie n’est-elle à chaque fois qu’un feu de paille éclairant la liberté ?

Annoncer un Festival « sans convivialité » est très inquiétant, et j’ai lu ça dans le journal aujourd’hui. Un éclat tellement plus positif m’a été donné par un homme de théâtre rencontré par hasard il y a trois jours et qui, me parlant de Gérard Philippe dans « Roméo et Juliette » – spectacle auquel il avait assisté – me raconte que les spectateurs tellement heureux de ce qu’ils venaient de voir, de vivre ensemble, s’embrassaient à la fin de la représentation ! Quelle plus belle façon d’être ensemble ? Quel plus beau signe d’humanité ? J’aimerais vivre ça !

Le spectacle (la poésie) est dans la rue, dans les arbres, dans le sourire du voisin, dans les cœurs qui battent, dans les livres qu’on se passe ; dans l’intuition qu’un jour, nourri chaque jour par des secondes gagnées à la bêtise, nous serons enfin pleinement ensembleensemble heureux-, cette notion si simple du bonheur, du progrès aussi, et qu’aucun ordinateur ni compte en banque joufflu ne partagera jamais avec personne. 

Je m’étonne des excès du quotidien affichant comme normaux les mensonges politiques, les manipulations grossières, vulgaires affichées sans scrupules qui semblent terminer le travail consistant à aller jusqu’au bout des fractures multiples de notre société, alors que nous sommes debout pour la plupart, mais sans force c’est vrai, chacun, et comme soumis, tétanisés par notre propre impuissance ! Cependant nous ne sommes pas non plus sans oublier notre précieux cerveau.

Notre sauveur dans la révolte contre la machinerie du pouvoir ?…

Je rêve d’une ville envahie d’êtres humains exprimant leur présence, remarquant celle des autres ! Un déferlement sans aucune ambition d’intéresser qui que ce soit, chacun s’exprimant pour lui- même en sincère concentration, et en conscience des autres dans l’espace investi… L’humain a besoin de se reconnaître.

N’est-ce pas ça qui nous manque : la gratuité, notre parole à entendre, à déblayer et à creuser… Les gestes de nos mains, les mouvements de nos corps, les couleurs, les musiques, les instruments et les voix qui brillent…Voir et entendre pour mieux survivre. Ainsi, noyer ce qui nous sépare comme dans des mouvements tectoniques sont engouffrées les eaux salvatrices ; nos rêves seuls flottant -à notre effigie- sur une magnifique ligne d’horizon ; la corde d’un violon (pas faite pour s’y pendre)!

Voilà quelque chose dont je me sens capable : mobiliser les habitants d’une ville. Les vivants expriment ! Les vivants existent ! Etre présent physiquement à tel endroit de la ville ; s’arrêter, regarder… Non plus des images fugitives mais des corps qui évoluent ; redonner de l’homme avant de redonner de l’art.

Ce citoyen-là, au-delà de son intuition, se posera vite la question de son attitude, de son « costume », de l’endroit qu’il choisira, de celui où il reviendra… Oui, il ajustera sa présence au monde, et tous les autres, les témoins des drames et des rêves, en percevront tous les signes. Scènes de miroir inouïes et incontournables… Et quelque chose sera changé.

Est-ce « seulement » un rêve ?
Les hommes doivent-ils se regarder, je dis bien « regarder », avant de se parler ?Pas impossible ! Mais alors pourquoi ne le faisons-nous pas (ce n’est pas seulement la faute de nos écrans)? Nous serions ainsi largement majoritaires !… En tout cas « mon semblable, mon frère » – lui, moi – il aura, j’aurais – l’impression d’une union, d’une alliance (ah, la sève retrouvée de ces mots !)… Alliance qui ne tiendrait que par lui-même, que par moi-même, que par nous tous… Et chacun à sa façon, ensemble.
D’ici-là (un vrai parcours de vie) comment faire soi-même le premier pas ? Ce n’est sans doute pas le plus facile d’aller de soi à soi, de faire avec soi, un premier ensemble. Ça peut prendre une vie. Et alors ? Faire avec soi, un premier ensemble, prendre ce risque, et penser aux autres.

Le 21 septembre 2020.

Imaginons !

POUR UN RENOUVEAU ARTISTIQUE (On s’y met ?)

Imaginons une cohérence quant à la fermeture des lieux de Culture !

Imaginons face au NON de la fermeture, la construction d’un OUI de l’ouverture !

Imaginons une mise en scène, mais en rues et venelles, en villes, en quartiers, en places, en chemins, en campagne !

Imaginons dehors les créateurs, ceux du spectacle vivant, tous les autres, et les spectateurs !

Imaginons les programmations maintenues, les festivals maintenus, mais les équipes artistiques réinventant dehors une prestation inspirée ou non de ce qu’elles auraient dû présenter !

Imaginons une vedette dans la rue, invitant sur son énorme cachet d’autres artistes et créant comme les autres équipes « un geste artistique » !

Imaginons que les gens soient heureux de sortir de chez eux pour aller voir des artistes !

Imaginons une météo anecdotique et des files mieux tissées, plus causantes que celles qu’on voit au marché !

Imaginons que les abonnés des saisons culturelles n’aient plus besoin d’être remboursés, que les badauds de l’hiver mettent -en conscience- des euros dans le chapeau !

Imaginons les personnels des théâtres -en conscience-, s’activant à mettre en place ces événements réguliers !

Imaginons des artistes jouant -en conscience-, s’exprimant, inventant des images devant les lieux fermés, mais aussi devant les pharmacies, les librairies et autres lieux !…

Imaginons un renouveau de la présence artistique !

Imaginons le bonheur de l’art partagé au-delà de 20h, la nuit rêvée, l’envie de ressortir, de se retrouver, la sensation d’un renouveau !…

11 décembre 2020.

Lettre ouverte d’après confinement aux directeurs de lieux culturels de par chez nous et d’alentour et aux artistes. Nous vivons tous dans le même poème.

LETTRE OUVERTE  D’APRES CONFINEMENT 2020 AUX DIRECTEURS DE LIEUX CULTURELS DE PAR CHEZ NOUS ET D’ALENTOUR ET AUX ARTISTES.

Nous vivons tous dans le même poème.

Les Cies sont sur le flanc. Elles ont pu en 80 jours, je l’espère, faire en un rêve de théâtre la tournée mondiale des salles ! Cette rêverie pouvant devenir un texte, un spectacle : un type qui fait le tour du monde des théâtres et qui à chaque fois recrée une histoire magnifique. Il est heureux, il fait son métier, on l’écoute, les responsables lui sourient et après le spectacle, mêlant les langues et les langages il fait, non pas un « bord de scène » mais un « comptoir » parce que après avoir joué, il a soif. Il est heureux, et comme une nouvelle loi a soldé la présence des agents de sécurité pour confier à tour de rôle la clé du Théâtre à un spectateur, la discussion, les discussions peuvent se prolonger jusqu’au bout de la nuit ; si la fatigue aussi est repoussée, il retourne sur scène avec le dernier carré des couche-tard, et enthousiasmé à l’idée de tenter quelques improvisations avec eux.

Si le rêve a été contrarié au point de ne pas exister du tout, et chacun dans les Cies n’ayant été relié à rien pas même parfois à son imaginaire, les images sont tombées jour après jour dans leurs métaphores. L’acteur est chez lui comme sur un ponton, mais pas de marées prévues ni d’embarcation disponible… Et puis finalement à quoi bon retourner dans le grand bain si c’est pour se prendre les vagues artificielles d’un immense bateau (appelle-t-on ça encore comme ça ?) de tourisme, ou bien pour être pris dans les filets d’un industriel de la pèche ?…

De ces deux postures, il doute, et le souvenir des vidéos « On est là ! »,  sympathiques toutefois, ne lui a laissé aucun goût dans le cœur.

Pourtant l’artiste, l’artiste créateur, disons un gars comme moi, se dit toujours que la culture c’est le domaine de tous –et que certains traduisent-.

C’est peut-être là qu’il y a quelque chose à revoir : se comprendre, quels que soient les langages, parce que les langages (qui ont tous le même âge pour peu qu’on les parle) se réinventent sans cesse, et qu’ils ne peuvent être contenus dans un seul qui serait celui de la culture et que d’ailleurs dénonce fort habilement Ruben Östlund dans « The Square » (Palme d’Or à Cannes 2017).

La chanson est très connue, et depuis 40 ans ; allez 30, Depuis la disparition des Cies permanentes en danse, en théâtre !… Je me souviens de la révolte des intermittents en 2003. Je pense que ça été la grande cassure entre l’administration et l’artistique. Les artistes ont dévalé la pente, certains s’accrochant aux branches ou ayant effectué une telle pirouette qu’ils se sont fondus dans la troupe administrative.

Que sait-il faire, l’artiste (disons un gars comme moi) ? Jouer, mettre en scène, écrire, lire, défendre son art ? Qui s’en souciait ? Qui va s’en soucier ? Et surtout, comment ? Est-ce que les mots vont pouvoir retrouver leurs places, ajustés par les échanges, polis par les regards et les intelligences, et sautant sur des mines d’imagination ? Ça s’rait bien, dis-donc !… Et toi, Monsieur le Directeur, quels projets sur le plateau là-haut ? Des lectures ? Des manuscrits ? 80 jours ! Je crois que je ne suis pas bien reçu, qu’il faudrait une sonorisation qu’un écho m’amplifie davantage, au-delà de la vallée où j’ai glissé…

Ah, comme j’aimerais avec mes camarades –artistes libres- profiter d’un POT (un Plan d’Occupation des Théâtres), et qu’on laisse entrer et sortir les artistes, qu’on les engage, qu’ils éclairent la cité ! Et que nos contemporains aient subitement envie d’aller au théâtre comme on va aux urgences, avec de la peur et de l’espoir !

Une vraie éthique à partager pour être tous acteurs du monde, à l’écoute du monde ! Pourquoi Proust est-il célèbre ? Parce qu’il a écouté le monde à travers son monde, il a entendu les hommes et vu leurs manières, mis les siennes dans le jeu ouvrant ainsi le roman pour une éternité, semble-t-il…

Les poètes ne cèdent pas, jamais ; ils grattent et creusent sans cesse leurs univers et en écrivant cette lettre ouverte j’ai l’impression de jouer mon rôle aussi, comme savent le faire encore certains directeurs de théâtre (et j’en connais que j’admire). Et puis, et je crois que  ce qui motive  cette lettre, c’est ce que  j’ai lu dans « La lettre du spectacle » : une déclaration de Thomas Jolly directeur du Quai et du Centre Dramatique National d’Angers (où j’ai d’ailleurs eu la chance de jouer à plusieurs reprises (la dernière fois dans « Portrait d’une femme », création par Claude Yersin de cette pièce formidable de Michel Vinaver, avec entre autres la merveilleuse Elsa Lepoivre…), bref (ça me fait plaisir de me rappeler ce souvenir), donc Thomas Jolly qui est avant tout comédien/metteur en scène a annoncé qu’il ne ferait pas de plaquette pour la saison à venir, pas d’abonnements non plus, et qu’il allait avec des artistes –nombreux- inventer des formes qui apparaîtront ici et là dans la ville, qu’il allait faire surgir des textes et tous les arts… Sa réflexion est en cours et je suis tellement heureux de cette prise de position qui bouleverse enfin l’ordre établi et veut sans artifices ni calculs nous mettre en présence les uns des autres.

Je ne croyais plus à cette possibilité au sein d’une « structure » telle que la sienne, où très souvent la surenchère des plaquettes luxueuses et vides et le taux de remplissage font depuis si longtemps les terribles parenthèses des saisons !

Merci Thomas Jolly !

Rencontrons-nous !

Et vous aussi, directeurs de lieux culturels (ah, comme j’aimerais dire THEÂTRES !) , artistes de par chez nous et alentour, hissons ensemble les voiles, et soufflons ! Soufflons !

Nous vivons tous dans le même poème.