Les billets de François Béchu

CE QUE NOUS FAISONS, DANS LES BRUMES ET DANS LES FLOUS 

Rien de tel pour ne pas s’égarer dans mille questionnements que de faire la liste de ce qui aura fait notre actualité sur ce mois de janvier 2021 :

1 – Le Musée Mondial du Cure Dent de notre chère Carry Bridge est passé en tête des événements 2021 pour Ouest-France ! Un beau cadeau de début d’année !

2 – Reportage le 12 janvier dans nos locaux de France Bleu Mayenne avec Hervé Lefèvre pour son émission « Côté Culture ». Diffusion de 10 épisodes de 2’30 du 18 au 24 janvier (intégrale le 24).

3 – Réception de la traduction commandée à Frédéric Noguer, l’excellent traducteur de « ERLING » de Christina Herrström, de deux pièces de August Strindberg : « La plus forte », et « Paria ».

4 – Accueil en résidence du 18 au 22 de la Cie Réciproque (Marie-Laure Crochant / Nantes) pour un nouveau travail sur « Cactus », adaptation d’un récit d’un ouvrier dans un abattoir.

5 – Organisation de la tournée de « Quel Molière ! » (Juin à septembre 2021) ; un travail quotidien, mais déjà 25 séances se profilent !

6 – Début de l’Atelier-Théâtre au Lycée Don Bosco de Mayenne. Il est animé par le fidèle Arnaud Coutancier.

7 – A l’appel de La Factory d’Avignon une invitation nationale et symbolique d’ouverture des théâtres et lieux de diffusion le 30 janvier. Nous nous associons avec enthousiasme à cette initiative et ouvrirons nos portes de 16h à 17h.

 

 

ENSEMBLE. VIEILLISSONS-NOUS ENSEMBLE ?

Petite réflexion sur le spectacle mort et sur le spectacle vivant.

Serions-nous réduits, – au terme du bouillonnement qui, pour la plupart, nous agite sous les masques – réduits comme une sauce qu’un pouvoir ferait épaissir afin de mieux profiter de la situation et de s’en régaler ?… A l’aveugle !

La question est violente et ne cherche pas à ajouter de la peur à la peur ni de la grogne face à la réflexion ; elle cherche plutôt à mettre en jeu le mot « Ensemble ». 

L’expression « Un bel ensemble ! », m’a toujours en elle-même enthousiasmé car elle sait diffuser en moi une harmonie ; elle ouvre sur une curiosité qui détecte des détails, et les détails donnent des idées et des envies… Le beau inspire sans pour autant ignorer les nuages noirs toujours à même de passer dans ses tableaux… Le beau prévient du mal.

Je ne sais pas à quel point nous sommes ensemble dans un juste rapport qui permettrait d’en avoir conscience ? Une manifestation de masse est une illusion (mais si forte parfois !) qui nous plonge dans un anonymat consenti et partagé, c’est la pointe d’une flèche pointant la joie, la révolte, d’autres choses plus intimes encore proposées en partage…

Je ne sais pas à quel point nous nous retrouvons ensemble dans une salle de théâtre (je préfère encore dire ça plutôt que salle de spectacles) ?

Je ne sais pas à quel point une équipe de comédiens, de danseurs, de musiciens se retrouve pour vivre ensemble un évènement ? Dans l’envie nourrie d’impatience, il y a l’art, cette plongée en nous-mêmes qui remonte les traductions les plus vivaces.

Je ne sais à quel point spectateurs et artistes se retrouvent ensemble pour ces mêmes évènements ?

Nous pouvons comprendre le monde dans lequel nous vivons seulement si nous pouvons le vivre ensemble, ou du moins, si par la force des contrariétés, nous cherchons toujours à le vivre ensemble, et le plus librement possible. Est-ce que ce qui existe encore d’envie de partager un moment artistique supporte son contraire qui est la distanciation masquée (où non, car si on regarde bien beaucoup d’autres éléments mettent le citoyen à distance de l’art) ? Je ne crache pas sur les manifestations « malgré tout », sur l’énergie qu’il y a à vouloir être sur scène ou dans un théâtre, mais ce quelque chose qui pèse sur nous tous comme une faute que chacun aurait commise et que nous payons cash, ensemble, pose la question des distances « ordinaires », habituelles. Comment fonctionne la culture ? Est-elle à la source liée aux créateurs, ou bien est-ce le contraire ? La joie de vivre et d’inventer la vie n’est-elle à chaque fois qu’un feu de paille éclairant la liberté ?

Annoncer un Festival « sans convivialité » est très inquiétant, et j’ai lu ça dans le journal aujourd’hui. Un éclat tellement plus positif m’a été donné par un homme de théâtre rencontré par hasard il y a trois jours et qui, me parlant de Gérard Philippe dans « Roméo et Juliette » – spectacle auquel il avait assisté – me raconte que les spectateurs tellement heureux de ce qu’ils venaient de voir, de vivre ensemble, s’embrassaient à la fin de la représentation ! Quelle plus belle façon d’être ensemble ? Quel plus beau signe d’humanité ? J’aimerais vivre ça !

Le spectacle (la poésie) est dans la rue, dans les arbres, dans le sourire du voisin, dans les cœurs qui battent, dans les livres qu’on se passe ; dans l’intuition qu’un jour, nourri chaque jour par des secondes gagnées à la bêtise, nous serons enfin pleinement ensembleensemble heureux-, cette notion si simple du bonheur, du progrès aussi, et qu’aucun ordinateur ni compte en banque joufflu ne partagera jamais avec personne. 

Je m’étonne des excès du quotidien affichant comme normaux les mensonges politiques, les manipulations grossières, vulgaires affichées sans scrupules qui semblent terminer le travail consistant à aller jusqu’au bout des fractures multiples de notre société, alors que nous sommes debout pour la plupart, mais sans force c’est vrai, chacun, et comme soumis, tétanisés par notre propre impuissance ! Cependant nous ne sommes pas non plus sans oublier notre précieux cerveau.

Notre sauveur dans la révolte contre la machinerie du pouvoir ?…

Je rêve d’une ville envahie d’êtres humains exprimant leur présence, remarquant celle des autres ! Un déferlement sans aucune ambition d’intéresser qui que ce soit, chacun s’exprimant pour lui- même en sincère concentration, et en conscience des autres dans l’espace investi… L’humain a besoin de se reconnaître.

N’est-ce pas ça qui nous manque : la gratuité, notre parole à entendre, à déblayer et à creuser… Les gestes de nos mains, les mouvements de nos corps, les couleurs, les musiques, les instruments et les voix qui brillent…Voir et entendre pour mieux survivre. Ainsi, noyer ce qui nous sépare comme dans des mouvements tectoniques sont engouffrées les eaux salvatrices ; nos rêves seuls flottant -à notre effigie- sur une magnifique ligne d’horizon ; la corde d’un violon (pas faite pour s’y pendre)!

Voilà quelque chose dont je me sens capable : mobiliser les habitants d’une ville. Les vivants expriment ! Les vivants existent ! Etre présent physiquement à tel endroit de la ville ; s’arrêter, regarder… Non plus des images fugitives mais des corps qui évoluent ; redonner de l’homme avant de redonner de l’art.

Ce citoyen-là, au-delà de son intuition, se posera vite la question de son attitude, de son « costume », de l’endroit qu’il choisira, de celui où il reviendra… Oui, il ajustera sa présence au monde, et tous les autres, les témoins des drames et des rêves, en percevront tous les signes. Scènes de miroir inouïes et incontournables… Et quelque chose sera changé.

Est-ce « seulement » un rêve ?
Les hommes doivent-ils se regarder, je dis bien « regarder », avant de se parler ?Pas impossible ! Mais alors pourquoi ne le faisons-nous pas (ce n’est pas seulement la faute de nos écrans)? Nous serions ainsi largement majoritaires !… En tout cas « mon semblable, mon frère » – lui, moi – il aura, j’aurais – l’impression d’une union, d’une alliance (ah, la sève retrouvée de ces mots !)… Alliance qui ne tiendrait que par lui-même, que par moi-même, que par nous tous… Et chacun à sa façon, ensemble.
D’ici-là (un vrai parcours de vie) comment faire soi-même le premier pas ? Ce n’est sans doute pas le plus facile d’aller de soi à soi, de faire avec soi, un premier ensemble. Ça peut prendre une vie. Et alors ? Faire avec soi, un premier ensemble, prendre ce risque, et penser aux autres.

Le 21 septembre 2020.

Imaginons !

POUR UN RENOUVEAU ARTISTIQUE (On s’y met ?)

Imaginons une cohérence quant à la fermeture des lieux de Culture !

Imaginons face au NON de la fermeture, la construction d’un OUI de l’ouverture !

Imaginons une mise en scène, mais en rues et venelles, en villes, en quartiers, en places, en chemins, en campagne !

Imaginons dehors les créateurs, ceux du spectacle vivant, tous les autres, et les spectateurs !

Imaginons les programmations maintenues, les festivals maintenus, mais les équipes artistiques réinventant dehors une prestation inspirée ou non de ce qu’elles auraient dû présenter !

Imaginons une vedette dans la rue, invitant sur son énorme cachet d’autres artistes et créant comme les autres équipes « un geste artistique » !

Imaginons que les gens soient heureux de sortir de chez eux pour aller voir des artistes !

Imaginons une météo anecdotique et des files mieux tissées, plus causantes que celles qu’on voit au marché !

Imaginons que les abonnés des saisons culturelles n’aient plus besoin d’être remboursés, que les badauds de l’hiver mettent -en conscience- des euros dans le chapeau !

Imaginons les personnels des théâtres -en conscience-, s’activant à mettre en place ces événements réguliers !

Imaginons des artistes jouant -en conscience-, s’exprimant, inventant des images devant les lieux fermés, mais aussi devant les pharmacies, les librairies et autres lieux !…

Imaginons un renouveau de la présence artistique !

Imaginons le bonheur de l’art partagé au-delà de 20h, la nuit rêvée, l’envie de ressortir, de se retrouver, la sensation d’un renouveau !…

11 décembre 2020.

Lettre ouverte d’après confinement aux directeurs de lieux culturels de par chez nous et d’alentour et aux artistes. Nous vivons tous dans le même poème.

LETTRE OUVERTE  D’APRES CONFINEMENT 2020 AUX DIRECTEURS DE LIEUX CULTURELS DE PAR CHEZ NOUS ET D’ALENTOUR ET AUX ARTISTES.

Nous vivons tous dans le même poème.

Les Cies sont sur le flanc. Elles ont pu en 80 jours, je l’espère, faire en un rêve de théâtre la tournée mondiale des salles ! Cette rêverie pouvant devenir un texte, un spectacle : un type qui fait le tour du monde des théâtres et qui à chaque fois recrée une histoire magnifique. Il est heureux, il fait son métier, on l’écoute, les responsables lui sourient et après le spectacle, mêlant les langues et les langages il fait, non pas un « bord de scène » mais un « comptoir » parce que après avoir joué, il a soif. Il est heureux, et comme une nouvelle loi a soldé la présence des agents de sécurité pour confier à tour de rôle la clé du Théâtre à un spectateur, la discussion, les discussions peuvent se prolonger jusqu’au bout de la nuit ; si la fatigue aussi est repoussée, il retourne sur scène avec le dernier carré des couche-tard, et enthousiasmé à l’idée de tenter quelques improvisations avec eux.

Si le rêve a été contrarié au point de ne pas exister du tout, et chacun dans les Cies n’ayant été relié à rien pas même parfois à son imaginaire, les images sont tombées jour après jour dans leurs métaphores. L’acteur est chez lui comme sur un ponton, mais pas de marées prévues ni d’embarcation disponible… Et puis finalement à quoi bon retourner dans le grand bain si c’est pour se prendre les vagues artificielles d’un immense bateau (appelle-t-on ça encore comme ça ?) de tourisme, ou bien pour être pris dans les filets d’un industriel de la pèche ?…

De ces deux postures, il doute, et le souvenir des vidéos « On est là ! »,  sympathiques toutefois, ne lui a laissé aucun goût dans le cœur.

Pourtant l’artiste, l’artiste créateur, disons un gars comme moi, se dit toujours que la culture c’est le domaine de tous –et que certains traduisent-.

C’est peut-être là qu’il y a quelque chose à revoir : se comprendre, quels que soient les langages, parce que les langages (qui ont tous le même âge pour peu qu’on les parle) se réinventent sans cesse, et qu’ils ne peuvent être contenus dans un seul qui serait celui de la culture et que d’ailleurs dénonce fort habilement Ruben Östlund dans « The Square » (Palme d’Or à Cannes 2017).

La chanson est très connue, et depuis 40 ans ; allez 30, Depuis la disparition des Cies permanentes en danse, en théâtre !… Je me souviens de la révolte des intermittents en 2003. Je pense que ça été la grande cassure entre l’administration et l’artistique. Les artistes ont dévalé la pente, certains s’accrochant aux branches ou ayant effectué une telle pirouette qu’ils se sont fondus dans la troupe administrative.

Que sait-il faire, l’artiste (disons un gars comme moi) ? Jouer, mettre en scène, écrire, lire, défendre son art ? Qui s’en souciait ? Qui va s’en soucier ? Et surtout, comment ? Est-ce que les mots vont pouvoir retrouver leurs places, ajustés par les échanges, polis par les regards et les intelligences, et sautant sur des mines d’imagination ? Ça s’rait bien, dis-donc !… Et toi, Monsieur le Directeur, quels projets sur le plateau là-haut ? Des lectures ? Des manuscrits ? 80 jours ! Je crois que je ne suis pas bien reçu, qu’il faudrait une sonorisation qu’un écho m’amplifie davantage, au-delà de la vallée où j’ai glissé…

Ah, comme j’aimerais avec mes camarades –artistes libres- profiter d’un POT (un Plan d’Occupation des Théâtres), et qu’on laisse entrer et sortir les artistes, qu’on les engage, qu’ils éclairent la cité ! Et que nos contemporains aient subitement envie d’aller au théâtre comme on va aux urgences, avec de la peur et de l’espoir !

Une vraie éthique à partager pour être tous acteurs du monde, à l’écoute du monde ! Pourquoi Proust est-il célèbre ? Parce qu’il a écouté le monde à travers son monde, il a entendu les hommes et vu leurs manières, mis les siennes dans le jeu ouvrant ainsi le roman pour une éternité, semble-t-il…

Les poètes ne cèdent pas, jamais ; ils grattent et creusent sans cesse leurs univers et en écrivant cette lettre ouverte j’ai l’impression de jouer mon rôle aussi, comme savent le faire encore certains directeurs de théâtre (et j’en connais que j’admire). Et puis, et je crois que  ce qui motive  cette lettre, c’est ce que  j’ai lu dans « La lettre du spectacle » : une déclaration de Thomas Jolly directeur du Quai et du Centre Dramatique National d’Angers (où j’ai d’ailleurs eu la chance de jouer à plusieurs reprises (la dernière fois dans « Portrait d’une femme », création par Claude Yersin de cette pièce formidable de Michel Vinaver, avec entre autres la merveilleuse Elsa Lepoivre…), bref (ça me fait plaisir de me rappeler ce souvenir), donc Thomas Jolly qui est avant tout comédien/metteur en scène a annoncé qu’il ne ferait pas de plaquette pour la saison à venir, pas d’abonnements non plus, et qu’il allait avec des artistes –nombreux- inventer des formes qui apparaîtront ici et là dans la ville, qu’il allait faire surgir des textes et tous les arts… Sa réflexion est en cours et je suis tellement heureux de cette prise de position qui bouleverse enfin l’ordre établi et veut sans artifices ni calculs nous mettre en présence les uns des autres.

Je ne croyais plus à cette possibilité au sein d’une « structure » telle que la sienne, où très souvent la surenchère des plaquettes luxueuses et vides et le taux de remplissage font depuis si longtemps les terribles parenthèses des saisons !

Merci Thomas Jolly !

Rencontrons-nous !

Et vous aussi, directeurs de lieux culturels (ah, comme j’aimerais dire THEÂTRES !) , artistes de par chez nous et alentour, hissons ensemble les voiles, et soufflons ! Soufflons !

Nous vivons tous dans le même poème.